Mon Festival de Cannes - bilan

Publié le 2 Juin 2013

© AFP - La maîtresse de cérémonie, le Jury et les lauréats

© AFP - La maîtresse de cérémonie, le Jury et les lauréats

 

 

  Le Festival a fermé ses portes il y a une semaine, laissant Cannes un peu désœuvrée et le monde du cinéma avec la gueule de bois des lendemains d’orgie.

 

 

 

(© AFP / L. VENANCE pour les photos qui suivent)

 

 

 

Car ce fut une orgie de cinéma. Pour les professionnels et les rares chanceux accrédités, la vie s’est résumée aux séances qui s’enchaînent, à la course d’une salle à une autre, à l’attente des stars sur le tapis rouge. Des films qui passent et repassent à différents heures et souvent à la même heure, les multiples sélections à voir, tout en sachant qu’avoir un aperçu complet de tout le Festival est impossible.  Pour le spectateur, ce fut l’attente des avis des critiques, le glamour des montées des marches, les interviews, conférences de presse, en direct ou en rediffusion, les recherches internet sur des  films dont personne n’a jamais entendu parler parce qu’ils sortent dans plus de six mois – c’est-à-dire une éternité : on commencera alors à parler de la course aux Oscars.

 

(Alexandre Payne, réalisateur de Nebraska - Prix d'Interprétation masculine pour son comédien, Bruce Dern)

 

(Amat Escalante - Prix de la mise en scène pour Heli)

 

(Jia Zhang-ke - Prix du scénario pour A Touche of Sin)

 

 

 

La gueule de bois, ce sont les souvenirs épars, les flashs de lumières et d’ombres :

 

¤ la fraîcheur d’Audrey Tautou, son superbe discours d’ouverture, son « oh là là » et sa « bise à Spielberg » du discours de clôture.

 

(Audrey Tautou - maîtresse de cérémonie)

 

 

¤ le courage et la sincérité d’un Steven Spielberg qui sacre deux actrices en plus du réalisateur pour La Vie d’Adèle (du jamais-vu) et qui n’hésite pas à défendre l'exception culturelle (grand débat de ce Festival, que je comprendrais peut-être un jour) ; il aura marqué le Festival de son empreinte, un Festival vécu avec le "coeur".

 

 

¤ la joie pure de Bérénice Béjo

 

(Bérénice Béjo - Prix d'Interprétation Féminine)

 

 

¤ la Palme du nom-difficile-à-écrire-mais-qu’il-a-fallu-apprendre-tellement-il-est-revenu-souvent-et-qu’il-est-à-retenir-pour-l’avenir attribuée à Adèle Exarchopoulos.

 

 

¤ et la Palme des grands absents revenant à Ryan Gosling et Joaquin Phoenix

 

 

¤ les tapis rouges plus glamours les uns que les autres, les robes qui concrétisent pendant un instant mes rêves de petite fille – le cinéma reste une industrie du rêve.

 

 

¤ le réveil difficile de la Palme d’Or avec les polémiques autour des conditions de tournage et de l’absence d’un petit mot pour l’auteure de la BD dont est tiré le filù (mais qui elle-même n’attise en rien la controverse) – sans entrer dans le débat, n’oublions pas que le Jury, coupé de toutes informations, a sacré l’œuvre et n’est pas à blâmer.  Et l’autre débat : peut-on faire de grandes œuvres sans douleur ? J’ose espérer que oui. Mais l’Histoire se fait souvent dans la douleur.

 

(Léa Seydoux, Abdellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos - Palme d'Or pour La Vie d'Adèle)

 

 

 

  Moi aussi j’ai eu droit à ma petite gueule de bois. Après douze jours à présenter, intégrer et répertorier les informations, images et vidéos autour des films en compétition et hors compétition, un petit vide se fait. Il faut retourner à la réalité. Pendant ces douze jours, je n’ai vécu (presque) que par et pour le cinéma. Sans même voir de films. Mais m’intéresser, tenter de comprendre ce monde à part, ses habitants plus ou moins en marge, plus ou moins connus, plus ou moins sous les feux de la rampe. Le monde du cinéma est multiple, divers, ancien. Il se nourrit de maîtres, d’influences, il est expérimental, il essaye d’écrire sa propre Histoire. Et ce qui semble au départ comme du mépris pour le commun des mortels est peut-être finalement un dévouement complet à son Art, en oubliant pour certains le spectateur sur la route. Mais ne vous y trompez pas : moi qui croyais assister à une réunion d’habitués faite pour ces habitués, j’ai été surprise. Surprise par les films proposés qui pour beaucoup ne semblent pas si obscurs et sectaires. Et si la majorité reste des œuvres difficiles dans leur sujet, elles sont prêtes à toucher le spectateur, à l’emporter dans un voyage où il fait partie intégrante, où il peut trouver sa place. Prenez par exemple Le Passé, drame familial composé presque comme un thriller ; Inside Llewyn Davis, balade musicale dans l’Amérique des années 60 ; Tel Père, tel fils, autre drame familial au postulat de départ intrigant ; Jimmy P., entre psychologie et histoire ; Only Lovers Left Alive, histoire d’amour aux dents longues faite d’intelligence, d’humanité et d’art. Voire La Vie d’Adèle, avec ses touches « naturalistes », son authenticité dont parlent les critiques ; Jeune et Jolie, portrait d’une adolescente plutôt que film sur la prostitution ; Only God Forgives et sa beauté esthétique pour ceux qui ont l’estomac bien accroché ; La Grande Belleza, sublimation de Rome pour ceux qui se laissent emporter…

 

(Oscar Isaac, acteur d'Inside Llewyn Davis - Grand Prix pour ses réalisateurs, Ethan & Joel Coen)

 

(Kore-Eda Hirokazu - Prix du Jury pour Tel Père, tel fils)

 

 

Sans oublier bien sûr le film d’ouverture : Gatsby, de Baz Luhrmann, dont l’univers singulier ne plaît pas à tous mais dont on ne peut nier l’engagement total de ses choix et la volonté de rendre l’œuvre de Fitzgerald accessible à tout le monde.

 

Et sans compter les autres titres qui me viennent en tête : Suzanne, All Is Lost, The Bling Ring (attendu depuis longtemps), Les garçons et Guillaume : à table, Ilo ilo

 

(Anthony Chen - Caméra d'Or pour Ilo, ilo)

 

 

 

  Mais je n’ai pas vu ces films, alors comment les juger ? A quoi cela sert-il de s’enthousiasmer ainsi pour un Festival réservé à une petite poignée de privilégiés, temple de l’élitisme et de tant d’autres travers… ?

C’est vrai : Cannes se vit par le prisme d’autres que nous. Les journalistes, les photographes, les caméramans qui nous laissent voir ce qu’ils veulent. Qui nous laissent entrevoir les films par leur regard, leur expérience, leur goût, leurs mots. Qui mettent en avant certaines œuvres et pas d’autres. Et en cela oui, il faut rester vigilant, et le Festival de Cannes garde un jardin secret inaccessible au profane.

Mais ce qui est beau dans le Festival de Cannes, c’est qu’il ne finit jamais vraiment. J’ai intitulé cet article « bilan », pourtant il sonne plus comme un commencement. Les douze jours intensifs de présentation et de paillettes sont terminés, mais les films eux, navigueront peu à peu jusqu’à nous. Certains sont déjà en salles, la plupart arriveront en automne, parsemés par quelques sorties estivales et hivernales. Ce sont nous, spectateurs, qui  allons les faire vivre. Et lorsque vous verrez ces films proposés par nos cinémas, ils ne seront pas un choix comme un autre. Les films, quels qu’ils soient, acquièrent une visibilité grâce à Cannes, et un certain prix pour les spectateurs : c’est ce qui fait leur spécificité et leur attrait. Vous aurez déjà commencé à les apprivoiser, vous connaîtrez leur scénario, aurez des réminiscences d’interviews, de visages fugaces d’acteurs au photocall ou sur le tapis rouge. Commencera alors le Festival de Cannes des spectateurs, qui rejoindront les professionnels avec quelques mois de retard pour à leur tour juger, s’enflammer, s’enthousiasmer, contester le palmarès.

 

 

  Le Festival de Cannes est un éternel recommencement. Il perdure depuis plus de 66 ans parce qu’il sait conjuguer passé, présent et futur. Les ombres des classiques et grands manitous du cinéma planent à travers les films restaurés et les références dont se réclament les films en compétition. Le Festival vit dans le présent de ces douze jours de fêtes, d’avis qui divergent, d’hourras, d’électricité, de fatigue. Et quant au futur… le palmarès et les spectateurs s’en chargent pour faire passer les films à la postérité. Ou du moins honorer leurs qualités. Et faire revivre à chacune de leur sortie l’esprit du Festival.

 

 

© AFP (Steven Spielberg, je pense, peut être satisfait de sa Présidence)

© AFP (Steven Spielberg, je pense, peut être satisfait de sa Présidence)

Rédigé par Captain Mel

Publié dans #Cinéma, #Festival de Cannes

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