Troïlus et Cressida

Publié le 2 Mai 2013

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Troïlus et Cressida 

 

Comédie-Française

 

texte de William Shakespeare

mise en scène de Jean-Yves Ruf

 

Yves Gasc, Michel Favory, Éric Ruf, Bruno Raffaelli (en alternance), Laurent Natrella (en alternance), Michel Vuillermoz, Christian Gonon, Loïc Corbery, Stéphane Varupenne, Gilles David, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Louis Arene (en alternance), Benjamin Lavernhe (en alternance), Sébastien Pouderoux, Akli Menni et les élèves-comédiens : Carine Goron, Laurent Cogez, Lucas Hérault, Blaise Pettebone, Nelly Pulicani, Maxime Taffanel

 

3h avec entracte

 

 

  Reconnaissons tout d’abord, puisque c’est là la critique majeure faite à Troilus et Cressida, qu’une connaissance préalable en mythologie grecque est préférable et rend le texte de Shakespeare plus facile d’accès ; cependant, le petit arbre généalogique distribué avec le programme est suffisant pour comprendre les liens entre les personnages et les principaux enjeux de la pièce. Quant aux critiques qui demandaient des coupes plus longues, je ne les rejoins pas.

 

  On pourrait croire au premier abord que l’on va assister à une pièce sévère, lourde, moralisatrice. Mais les premiers mots contredisent immédiatement cette idée. Pandare nous apostrophe, nous encourageant à réagir, à réfléchir et vivre cette pièce. Pandare est drôle, un peu bouffon, masquant sa grande tendresse. Chez les Grecs, c’est Thersite qui endosse ce rôle, et sous son langage cru et ses pitreries se dessine une partie de la vérité de cette pièce. En toile de fond, la guerre, la lassitude des soldats après des années de siège. Et sur le devant de la scène, emportés par les rouages du pouvoir, deux amants troyens, jeunes, beaux, faussement ingénus, qui vivent les quatre saisons de leur amour sans minauderie superflue. Cressida apporte la lumière de l’unique présence féminine de la pièce.

 

Shakespeare n’a pas choisi de se conformer à la norme. Sa pièce n’appartient pas à un genre défini, et si le dramaturge est un habitué du fait, Troïlus et Cressida fait partie des pièces « à problèmes ». Non seulement les genres se mélangent, mais les thèmes aussi. Touches de peinture éparses sur l’amour, la guerre, la gloire, l’honneur, qui vont et viennent, mais avec une acuité et une sagacité triomphantes. La pièce nous échappe, Shakespeare nous manœuvre, comme Ulysse. Ulysse flamboyant, fourbe et vainqueur, véritable capitaine de ce gigantesque navire qui prend l’eau. Est-ce un hasard si Eric Ruf a réalisé la scénographie ? Peut-être, mais la coïncidence est heureuse, tant la structure répond aux arcades de l’esprit d’Ulysse. Simple mais imposante et ouvragée, elle aère cette scène déjà emplie par les mots et nous fait revivre cette guerre mieux que toute démesure. La magie du théâtre opère dans toute sa splendeur : la Troie antique se recrée, d’autant plus réaliste qu’elle est volontairement intemporelle. L’esthétisme est de mise, flamboyant dans sa sobriété, frappant dans sa symbolique et sa pertinence.  Les costumes cultivent un peu plus l’opposition des deux camps : Troyens soignés, dans leur coiffure de samouraï, leurs uniformes militaires parfaitement coupés et leurs armures ciselées ; Grecs se laissant aller, portant l’habit clair mais négligé.

Cet esthétisme habille les mots de Shakespeare mais ne les étouffe pas. Le texte est exigeant, il faut le reconnaître. L’enrober de dorures, de reconstitution  fidèle et de tragédie l’aurait rendu indigeste. Il lui fallait des nuances, il lui fallait des ruptures pour qu'il s’exprime avec justesse. Mêlant vers et prose, augustes discours et langage familier, le jeu devait répondre à cette folie et ce désordre trompeur de la narration. La distribution est prodigieuse, remarquable par son éclectisme (des sociétaires honoraires aux élèves-comédiens) et la réunion de tant de talents sur une même scène. Les personnalités grecques et troyennes se dessinent, travaillées dans la profondeur de la chair et de l’âme, habitées. Lorsque le rideau se lève sur ces vingt comédiens qui reprennent leur souffle, c’est le nôtre qui est coupé.

Certains discours nous échappent néanmoins, notamment ceux des dignitaires grecs, tout en roublardise et ruse, au sommet desquels règne Ulysse. Il n’y a rien à reprocher à Eric Ruf, nous ne pouvons blâmer que le temps, qui enlève à certains mots leur signification, qui appelle à de nouvelles mythologies. Du côté des Troyens, se reposant sur son couple-phare et sa noblesse de sang et de paroles, les paroles sont toutes aussi distinguées mais plus simples à comprendre, peut-être parce que l’amour, le sentiment et l’honneur ne subissent que très peu les assauts du temps, et que la passion magnifie les discours. Et s’il arrive que l’esprit décroche quelquefois des mots de Shakespeare, on ne s’ennuie jamais. La pièce trouve son rythme dans l’alternance et la confrontation des mondes et des intrigues. Par-dessus tout, il suffit d’accepter de lâcher prise, d’oublier les fauteuils, les lumières tamisées et le public à ses côtés. Il suffit de plonger, en une inspiration, dans la Troie antique, vivre les tensions, les adieux, les réflexions et leçons, dont cette prodigieuse leçon de théâtre qui se déroule sous nos yeux. On aimerait au final que la pièce continue, que l’on remonte avec ces comédiens toute la mythologie, et toute l’histoire… Le voyage est exaltant, inspirant, inoubliable. La Comédie-Française n'a rien perdu de son rôle d'ambassadrice du théâtre.

 

 

A noter que l'accoustique de la salle Richelieu nouvellement refaite est parfaite.

 

 

Amis parisiens, il ne vous reste que trois occasions d'admirer l'immense troupe et sa géniale réussite : ce soir et samedi à 20h30, et dimanche à 14h. Astuce si vous avez moins de 28 ans : présentez-vous une heure avant la représentation pour obtenir des places à prix très réduits. Raison de plus pour ne pas hésiter une seule seconde...

Rédigé par Captain Mel

Publié dans #Théâtre, #Comédie-Française

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